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« Pour votre liberté et pour la nôtre »

August 21, 2018

 

Le 25 août 1968, à midi, sur la place Rouge, huit personnes manifestent contre l’entrée des chars soviétiques en Tchécoslovaquie. « Pour votre liberté et pour la nôtre », tel est l’un de leurs slogans. Cette manifestation qui ne dure que quelques minutes, marque un tournant décisif dans l’évolution du mouvement dissident soviétique et constitue, aujourd’hui encore, un événement majeur de l’histoire contemporaine. Victor Fainberg, alors guide au palais-musée de Pavlovsk, près de de Leningrad, est l’un de ces huit manifestants. Après plus de quatre ans passés dans des hôpitaux psychiatriques spéciaux, il quitte l’URSS et vit en France depuis la fin des années 1970. 

 

Victor Fainberg

Quand il vient me chercher à la gare de Montargis, Victor Fainberg, bientôt 87 ans, a une allure presque juvénile. Homme menu aux cheveux blancs, il s’avance très droit, le sourire franc, son numéro du Figaro à la main. Sa femme, Françoise, marche à ses côtés. Il y a six mois qu’ils ont quitté Paris et leur petit appartement chaleureux de la rue Mouffetard pour s’installer dans le Loiret, à Dammarie-sur-Loing, une petite commune de 500 habitants. Leur nouvelle maison, remplie de livres et de bibelots russes, domine une pente verdoyante et le canal de Briare ; au loin s’étend la forêt : vue magnifique, limpide et calme, tel un cadeau ou une promesse de paix, après une vie lourde de souffrances.

Sans hésiter, Victor Fainberg évoque sa petite enfance comme une époque « heureuse ». Il est né dans une famille juive, à Kharkiv, en Ukraine, le 26 novembre 1931. Son père était ingénieur dans une usine de la ville ; sa mère, « pédologue » (une profession considérée comme novatrice et progressiste en URSS dans les années 1920-1930, puis proscrite en 1936 comme « idéologie bourgeoise »). À six ans, le petit Vika est déjà « un marxiste-léniniste religieux » : il vénère le camarade Staline et dévore des livres évoquant les commissaires rouges battant les méchants contre-révolutionnaires blancs ; il est fasciné par les films où d’héroïques gardes-frontière capturent espions et saboteurs.

Il réalise qu’il est juif à Bouzoulouk, une petite ville de la région d’Orenbourg où son père est envoyé au début de la Grande guerre patriotique pour remonter une usine militaire. En arrivant à l’école, Victor lit une inscription à la craie tracée sur le tableau noir : « Fainberg : youpin ». À 13 ans, il commence à se battre : quand on le traite de youpin, il met son poing dans la figure de ses offenseurs. En 1944, lorsque sa famille retourne à Kharkiv libéré, il se bagarre tous les jours. Ses parents finissent par consulter un psychologue, puis un psychiatre qui prescrit au garçon six électrochocs. Ayant à la fois trop peur des autorités et confiance en la médecine soviétique, les parents obéissent. « Je regardais le médecin brancher le courant pour la décharge électrique, et je pensais : je vais être tué durant quelques minutes. Je m’y suis fait. Je me suis habitué à tout. Cela m’a beaucoup aidé par la suite, mais cela m’a rendu la vie bien laide. »

 

Midi, place Rouge

Dans son livre, Midi, place Rouge (1), Natalia Gorbanevskaïa – poétesse remarquable, grande figure de la dissidence soviétique, l’une des manifestantes du 25 août 1968 – décrit Victor Fainberg comme un homme ayant « l’apparence classique du juif souffreteux ». Cet extérieur ne l’empêche jamais de se défendre, mais où qu’il se trouve, Fainberg subit des remarques antisémites qu’il ne peut supporter. À deux reprises, il tente de faire des études militaires. Malgré ses bonnes notes, il aboutit toujours au même résultat : railleries antisémites, bagarres, expulsion. C’est probablement cet antisémitisme ambiant et décomplexé qui provoque sa prise de conscience de la violence, de l’injustice et du mensonge sur lesquels le système soviétique repose. Fainberg finit par gagner sa vie comme monteur-ajusteur en usine, tout en poursuivant des études à la faculté de littérature anglaise de l’université de Leningrad.

À l’été 1968, Victor Fainberg, qui fréquente déjà le milieu des dissidents, trouve un nouvel emploi : il est embauché comme guide au palais-musée de Pavlovsk, à côté de Leningrad. Le 20 août 1968, les troupes soviétiques envahissent la Tchécoslovaquie par surprise. « À cette époque, on envoyait beaucoup de touristes tchèques en URSS, pour démontrer la soi-disant amitié des peuples, rétablie. J’ai parlé à un étudiant tchèque venu à Pavlovsk et lui ai dit que je voulais aller manifester. Il m’a répondu : ''Ne fais pas ça, c’est la prison assurée''. Mais j’ai pensé que j’allais me sentir plus libre en prison. Et j’ai effectivement ressenti un grand soulagement, une fois à Lefortovo, la prison du KGB. J’ai compris à quoi on avait affaire, et la seule possibilité de survivre était de préserver l’intégrité de ma personnalité, quelles qu’en fussent les conséquences. »  

Le 25 août 1968 ils sont huit sur la place Rouge pour protester contre l’écrasement du Printemps de Prague par les chars soviétiques : Konstantin Babitsky, Larissa Bogoraz, Vadim Delaunay, Vladimir Dremliouga, Pavel Litvinov, Natalia Gorbanevskaïa (accompagnée son fils Joseph, âgé de trois mois, en landau) et lui, Victor Fainberg. Tatiana Baïeva, étudiante moscovite de 21 ans, est aussi avec eux, mais, durant l’enquête, elle déclare qu’elle s’est trouvée là par hasard et n’est pas poursuivie, ce qui, depuis, crée une confusion quand on évoque le nombre des manifestants. À midi pile, les huit dissidents s’assoient par terre et déploient leurs banderoles sous les fenêtres du Kremlin : « Bas les pattes en Tchécoslovaquie », « Liberté pour Dubcek », « Pour votre liberté et pour la nôtre ».

La manifestation, qui ne dure que quelques minutes, est violemment dispersée par des agents du KGB en civil. « Imaginez, une agréable journée d'août, il fait 28°, sur la Place Rouge, les touristes venus pour la plupart d’autres villes d’URSS se promènent… Et tout à coup, des cris, des slogans. Des agents en civil, tous d’environ 35 ans, accourent très vite vers nous et commencent à nous frapper et à déchirer nos affiches. Mais ils sont un peu perdus, ils ne savent pas comment nous évacuer, rien n’a été prévu : tandis que je me dirigeais vers la Place Rouge, quelqu’un m’avait suivi, mais j’avais pu le semer, alors ils avaient été pris au dépourvu. Ils partent chercher une voiture, et nous restons assis. Je suis couvert du sang et j’ai dans la main quatre dents cassées. Soudain, je vois la foule des touristes avancer vers nous en rangs, en véritable formation, les visages apeurés. Et ils répètent : “ Camarades, mais qu’est-ce que vous faites, camarades ?! “», se souvient Fainberg.

Natalia Gorbanevskaïa écrit : « J’ai à peine vu comment on l’a battu : j’étais trop préoccupée à défendre notre fanion. C’est seulement au dépôt que je l’ai revu. Ses lèvres en sang étaient enflées et déchirées ; il tenait dans ses mains quelques dents ensanglantées. Plus tard, Victor a raconté comment il avait été battu : au visage et à la tête, à coups de pied. »

 

 Avec les autres manifestants à Prague, dans les années 1990

 

 

Qu’est-ce qui les réunit, ces huit dissidents, dont certains sont amis et d’autres se connaissent à peine ? « On n’espérait rien », répond Victor Fainberg. « Citoyens soviétiques, nous nous sentions pleins de honte. Et cette honte nous réunissait tous les huit, bien que nous fussions tous très différents. J’avais conscience que l’écrasement du Printemps de Prague ne concernait pas que les Tchèques et les Slovaques. Cela me touchait personnellement car j’étais citoyen du pays oppresseur. La honte, Natalia Gorbanevskaïa en parle aussi dans l’un de ses poèmes où il y a cette strophe : « Quand la honte nous pousse sur la place ». («Когда на площадь гонит стыд»)

Plusieurs années plus tard, alors que Fainberg vit déjà à Paris, son ami, exilé lui aussi, l’écrivain Victor Nekrassov, lui raconte cette histoire : Un jour, il croise au Louvre un groupe de touristes soviétiques qui se déplacent en rangs comme en URSS, et Nekrassov, ancien officier, de s’approcher d’eux et de leur commander brusquement : « Serrez les rangs ! » « Et ils s’exécutent ! Parce que c’est ainsi qu’ils ont été formatés. Cela m’a tout de suite fait penser à notre manifestation sur la place Rouge quand la foule se déplaçant en rangs répétait « Qu’est-ce que vous faites, camarades, vous n’avez pas honte ? » ! Et ils détournaient la tête, car l’homme soviétique ne devait pas même voir une telle manifestation. C’était interdit ! », s’étonne encore aujourd’hui Victor Fainberg.

 

Internement

Avec ses quatre dents cassées, Fainberg « ne vaut rien pour le tribunal ». Le procès doit démontrer que les manifestants ont d’eux-mêmes violé l’ordre public et qu’ils n’ont pu être battus par d’honnêtes agents des forces de l’ordre. Avec sa bouche édentée, Victor Fainberg gâcherait à coup sûr cette belle mise en scène. « Le moyen le plus simple de ne pas laisser comparaître quelqu’un devant le tribunal, c’est de le déclarer irresponsable », note Gorbanevskaïa dans son livre. Alors que ses comparses sont jugés et condamnés à trois ans de camp ou à plusieurs années d’assignation à résidence en Sibérie, Victor Fainberg est, quant à lui, interné dans un hôpital psychiatrique de Leningrad, à caractère spécial. Natalia Gorbanevskaya, mère de deux enfants en bas âge, est, elle aussi, jugée psychiquement « irresponsable » et internée à Kazan dans le même genre d’établissement.

« Celui qui n’y a jamais séjourné, aura du mal à comprendre qu’y rentrer revient à disparaître dans une tombe »(2), écrit Piotr Grigorenko – autre figure emblématique de la dissidence –, général de l’armée soviétique, dégradé et privé de toutes ses décorations pour avoir pris la défense des tatars de Crimée, lui aussi passé par la psychiatrie punitive. À l’hôpital, installé dans une ancienne prison, Victor Fainberg, considéré et traité comme fou, n’a aucun droit. Il ne peut ni porter plainte sur ses conditions de vie ni recourir à un avocat. Il ne peut pas non plus voir son fils alors âgé de 14 ans, les visites des mineurs de moins de 16 ans étant interdites.

Pourtant, cela ne l’empêche pas de se battre : il entame une grève de la faim avec Vladimir Borissov, un autre dissident interné dont Victor a fait la connaissance à l’hôpital ; puis ils en font une deuxième de 81 jours. Battus, attachés dans leurs lits, ils sont nourris de force par une seule narine (toujours par la même, pour que cela fasse plus mal). Victor garde le souvenir de cette grève comme d’une unique journée interminable au cours de laquelle il s’attache malgré tout à faire sa gymnastique quotidienne, tombe épuisé sur son lit pour se réveiller le lendemain dans la même atmosphère cauchemardesque.

Entretemps, un médecin les observe. Il est témoin de leur lutte, de leur acharnement. C’est le capitaine Lev Petrov qui a la réputation d’être le psychiatre le plus cruel de l’établissement, mais ce n’est qu’un masque qu’il emprunte pour mieux cacher son jeu. Dissident dans l’âme, Petrov fait connaître leur grève de la faim aux correspondants occidentaux basés à Moscou. « C’est mon “espion” qui m’a sauvé », raconte Fainberg. Il sort de l’hôpital en février 1973 et quitte l’URSS en 1974.

 

***

 

Depuis notre entretien, Victor Fainberg m’a téléphoné plusieurs fois pour s’excuser : il veut parler d’Oleg Sentsov. Selon lui, nous avons trop évoqué sa propre vie, et pas assez celle d’Oleg Sentsov, alors qu’aujourd’hui seuls comptent le destin du cinéaste ukrainien emprisonné en Russie et sa grève de la faim. Victor Fainberg a adressé deux lettres à Emmanuel Macron ; elles sont restées sans réponse : « C’est comme si je revivais ce que j’ai vécu, il y a déjà longtemps ».

 

Anya Stroganova

Crédit Photos, Droits réservés

 

1 Natalia Gorbanevskaïa, Midi, place Rouge, éditions Robert Laffont, 1970

2 « Nous, dissidents », Recherches, n° 34, octobre 1978

 

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