" Utiliser Soljenitsyne pour des causes qui lui sont étrangères est assez malhonnête "

Agrégé de russe et docteur en sciences politiques, Yves Hamant a enseigné la civilisation russe à l'Université Paris Nanterre. Il a été attaché culturel à l'Ambassade de France en URSS (1974-1979). Il a participé de près à l’aventure de L’Archipel du Goulag.


Dans quelles circonstances êtes-vous devenu le premier traducteur français de L’Archipel du Goulag ?


Au printemps 1973 Nikita Struve, enseignant de littérature russe à l’Université de Nanterre, qui travaillait dans une petite maison d’édition de l’émigration russe, YMCA PRESS, m’a fixé un rendez-vous mystérieux dans un café de Paris. Il m’a dit qu’il avait reçu le microfilm d’un livre écrit par Soljenitsyne, une véritable bombe sur les camps soviétiques. Soljenitsyne n’avait alors pas encore l’intention de le publier, mais il avait demandé qu’on commence à le traduire en secret. J’ai eu la légèreté d’accepter de traduire ce livre au titre bizarre, L’Archipel du Goulag.


Au mois de septembre de la même année, j’ai découvert dans le journal qu’une femme, à Leningrad, avait été interrogée cinq jours par le KGB, avait été découverte pendue dans son appartement, puis que le KGB avait mis la main sur un livre de Soljenitsyne consacré aux camps. C’était le livre que j’étais en train de traduire. J’ai compris que je tenais entre les mains un livre ayant provoqué un épisode tragique. Soljenitsyne a alors demandé que l’on publie le livre en russe en France, ce qui a été fait à la fin de 1973, avec le retentissement que l’on sait.

Ensuite, j’ai été nommé attaché culturel à Moscou. J’ai dû abandonner ma traduction. Entretemps, le couple Soljenitsyne avait été expulsé d’URSS et se trouvait en Suisse. J’ai accepté de devenir l’intermédiaire entre les Soljenitsyne et leurs amis restés en Union soviétique. J’ai notamment été chargé de transmettre des médicaments, du courrier et de l’argent au fond d’aide aux prisonniers politique imaginé alors par Soljenitsyne et dirigé par le dissident Alexandre Guinzbourg.


Le 14 novembre, vous organisez une soirée au Collège des Bernardins à Paris intitulée « Soljenitsyne : une aventure collective ». L’écrivain n’était-il pas au contraire l’incarnation de la force de la volonté individuelle ?


On présente souvent Soljenitsyne comme Moïse descendant du Sinaï, portant les tables de la loi. Mais on n’a pas conscience, notamment en France, du versant collectif de son œuvre. Chez Soljenitsyne, l’acte d’écrire n’est pas uniquement intellectuel et moral. C’est aussi un acte matériel. Cet homme n’a pas commencé par écrire, mais par composer ses textes, dans sa tête, au camp, en les récitant par cœur. Il avait une mémoire phénoménale. En résidence surveillée, il a continué ainsi jusqu’au jour où un ancien codétenu lui a fabriqué une caissette avec un double fond, dans laquelle il pouvait cacher ses manuscrits. Ensuite, il a appris à photographier ses manuscrits et a confié ces films à des amis qui allaient les cacher en différents endroits du pays. C’est ainsi qu’il a écrit L’Archipel du Goulag, morceau par morceau. Il n’a relu l’ensemble de son texte qu’une ou deux fois. Il a mobilisé des centaines de personnes pour mener son œuvre à bien. Il s’est aussi appuyé sur toutes les personnes qui lui ont envoyé leurs témoignages des camps après la parution d’Une Journée d’Ivan Denissovitch (1962). Enfin, Soljenitsyne a alloué les droits de L’Archipel aux prisonniers politiques et à leurs familles en URSS. Un troisième réseau s’est alors constitué. Finalement, près d’un millier de personnes ont participé à son travail. Il leur a d’ailleurs rendu hommage dans ses mémoires, les appelant les « invisibles ». Il est important, alors que l’on insiste plutôt sur son côté « prophète solitaire », de mettre en valeur cet aspect collectif.


Que pensez-vous de l’actuelle vogue de Soljenitsyne auprès de la « nouvelle droite conservatrice », notamment celle qui gravite autour de Marion Maréchal ?


Je m’élève tout à fait contre cette récupération idéologique. Ce qui importe aujourd’hui, c’est de retenir ce qui est l’essentiel. On peut bien sûr trouver chez Soljenitsyne telle ou telle déclaration allant dans le sens de la dénonciation de la modernité, des Lumières, du juridisme, etc. Mais cela doit être replacé dans le contexte de l’histoire russe. Car ce qui importe à Soljenitsyne, c’est la Russie. Il cherche des voies pour la Russie d’aujourd’hui, il tâtonne. C’est malhonnête d’utiliser ces tâtonnements pour une cause à laquelle il est étranger. La quête d’identité russe s’inscrit dans une histoire tragique, faite de ruptures et de traumatismes. La question de l’identité se pose donc dans des termes très différents qu’en Occident. L’opération qui consiste à s’emparer d’un paragraphe et de l’utiliser dans un contexte français est tout simplement fausse.


Propos recueillis par Michel Eltchaninoff


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