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Défendre ses valeurs jusqu'à son dernier souffle : Selahattin Demirtas

April 4, 2019

Selahattin Demirtas, kurde de Turquie, leader charismatique du HDP (Parti démocratique des peuples), parti le plus progressiste du Proche-Orient, est incarcéré depuis le 4 novembre 2016 en Turquie. Avocat des droits de l’homme, il encourt une peine de 142 ans.

L’éditrice Emmanuelle Collas a publié L’Aurore, recueil de nouvelles écrit par Selahattin Demirtas depuis sa prison. Ce texte a reçu le prestigieux prix “Montluc Résistance et Liberté”. Sylvie Jan et Michel Laurent, de l’association France-Kurdistan, se sont rendus en Turquie pour le remettre à l’épouse de Selahattin Demirtaş. Ce qu’ils n’ont pu faire, ayant été arrêtés et renvoyés en France.

Rencontre avec Sylvie Jan, Présidente de France-Kurdistan.

 

 

Pourriez-vous revenir en quelques mots sur les raisons de de l’emprisonnement de Selahattin Demirtas ?

 

Selahattin Demirtas est la bête noire de Recep Tayyip Erdogan. En très peu de temps, il s'est imposé sur la scène politique turque comme l'opposant le plus charismatique. Il est porteur d'une alternative politique pour toute la Turquie qui a su rassembler très largement sur des valeurs universelles telles que la démocratie, l'écologie, l'égalité des droits entre les peuples de Turquie et les individus, hommes et femmes. Il se définit comme féministe et a su briser des tabous en soutenant ouvertement les homosexuels, les transgenres. Il était porteur d'espoir pour toutes les générations parce qu'il voulait la paix, il voulait trouver une issue politique au conflit turco-kurde. Son arrestation s'est effectuée après le coup d'état d'août 2016 qu'il avait lui-même condamné mais qui s'est soldé par des dizaines de milliers d'emprisonnements au nom de la lutte dite "anti-terroriste".
 

Pour quelles raisons d’après vous avez-vous été arrêtée à votre arrivée en Turquie alors que vous veniez donner le Prix Montluc à l’épouse de Selahattin Demirtas ?

 

Durant Les quarante heures où nous nous sommes retrouvés dans un local fermé de l'aéroport, les policiers ne nous ont donné, à mon mari et moi, aucune explication. Nos amis sur place nous ont permis d'avoir un avocat et nous avons alors appris que nous représentions "une menace de trouble pour l'ordre public". C'était ridicule mais nous nous sommes souvenus d'une chose. Lors d'une précédente élection en 2017, mon mari avait été, avec un groupe d'observateurs internationaux, contrôlé par la police. Leurs passeports leur avaient été confisqués durant deux heures, puis rendus. Nous avons compris qu'il avait été fiché. Tout le monde est fiché aujourd'hui en Turquie pour une raison ou une autre. C'est difficile à imaginer, mais c'est aujourd'hui une société quadrillée, sous surveillance, avec des forces militaires et de polices haineuses, des milices privées, des mouchards. Si nous étions Turcs ou Kurdes, nous serions allés en prison. Comme Européens et Français, nous sommes interdits de territoire. J'espère que cette interdiction sera vite levée. Elle est terriblement injuste.
 

Quel est l’état d’esprit de Selahattin Demirtas aujourd’hui ?

 

Son livre L'Aurore, comme tous ses écrits, donne à voir un homme déterminé à défendre ses valeurs - comme il le dit - "jusqu'à son dernier souffle". Selahattin Demirtas appartient à la communauté des réprouvés qui vouent leur vie à la justice et à la paix. Il l'assume avec une dignité qui force le respect et progressivement, partout dans le monde, soulève une émotion, qui l'inscrit aujourd'hui sur la liste des nominés au Prix Nobel de la Paix.

Il écrit chaque jour, il s'exerce aussi à la peinture, témoignant ainsi d'une soif de culture qu'il puise dans le patrimoine commun de l'humanité et qui demeure le lien de solidarité avec le monde dont il est exclu. Écrire, c'est faire de ce temps interdit, un temps vivant afin de refuser la dévastation de la conscience et de la volonté. Il n'a aucun sentiment de vengeance et de haine mais un chaleureux désir de solidarité avec l'humanité.

 

Lors du scrutin du 31 mars dernier,  L’AKP, parti islamiste au pouvoir depuis 2002, a perdu des villes stratégiques comme Istanbul ou Ankara. Comment interpréter ce revers ?

 

La Turquie est devenue avec Erdogan une autocratie marquée de nombreux aspects fascisants. Le pays se trouve plongé dans une crise économique très grave. La guerre menée contre le peuple kurde, en Turquie et au Nord de la Syrie, est ruineuse et sans issue. Des milliers d'intellectuels, entrepreneurs, étudiants, journalistes ont quitté, ou cherchent à quitter la Turquie. La société étouffe. Ces résultats disent le mal être profond que ressentent les populations et leur aspiration à sortir de cette vase dans laquelle tout le monde s'enlise. Pour Erdogan, perdre Istanbul et Ankara est une perte symbolique très forte, à visée interne et aussi internationale. Ce revers tient aussi à une tactique électorale du HDP qui n'a pas présenté de candidats pour laisser aux candidats d'opposition les mieux placés, ceux qui avaient une chance de battre Erdogan, de pouvoir le faire.  Même si ces candidats étaient porteurs d'une politique sociale-démocrate-libérale alliée à des nationalistes peu recommandables, l'essentiel était d'ébranler cette autocratie. Comme S. Demirtas l'avait dit : "Allez voter en vous bouchant le nez, mais allez-y". Il faut aussi noter le résultat remarquable du HDP, dans la région kurde qui affronte une terrible répression. Malgré tous leurs dirigeants et des milliers de militants en prison, parmi lesquels des députés, des maires, et des milliers d'élus, malgré les déplacements forcés, les modifications démographiques imposées, malgré les interdictions à s'exprimer et mener campagne, malgré les fraudes à grande échelle, le HDP récupère 3 métropoles, 5 provinces et 50 districts. Avec leur système de co-maires c'est à dire, un homme-une femme à la tête de la mairie à égalité de pouvoirs, c'est le HDP qui permet à 58 femmes d'être élues, dans un contexte général de régression pour leurs droits et leurs libertés. Tous les autres partis réunis n'en ont fait élire qu'une seule pour toute la Turquie.
 

Après 16 ans sous Erdogan, comment voyez-vous la société civile évoluer ?

 

La société civile a pratiquement été étouffée, des milliers d'associations en tout genre ont été fermées. Toutefois, elle ne cède pas à la terreur ; en témoignent les rassemblements impressionnants à Istanbul et dans d'autres villes, à l'occasion du 8 mars. Comment va t-elle évoluer ? Je ne peux répondre qu'en formulant des espoirs, un peu plus même, des convictions. La route pour sortir de ce cauchemar risque encore être longue, mais si la conscience internationale s'en mêle, si la solidarité s'exprime dans le monde, tout peut s'accélérer. C'est à cela que nous nous consacrons. C'est pourquoi la remise du prix Montluc à Selahattin Demirtas est tellement importante. Ce prix lui parviendra d'une façon ou d'une autre. Si ce n'est à Diyarbakir dans sa ville, avec sa femme, ce sera à Paris. J'ai la conviction que nous fêterons bientôt sa libération... disons le plus vite possible !

 

Propos recueillis par Adélaïde Fabre

L’Aurore, Selahattin Demirtas, éditions Emmanuelle Collas, 2018.



 

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