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Marie Holzman :  « A Hongkong, on assiste à un massacre qui ne porte pas son nom »

November 22, 2019

 

 

Marie Holzman, sinologue, spécialiste de la Chine contemporaine et de la dissidence chinoise, traductrice, est interdite de visa en Chine depuis plusieurs décennies. Présidente de l’association Solidarité Chine,  elle soutient activement la diffusion des œuvres de LIAO Yiwu, qui expose la réalité des massacres de la place Tian’anmen.

 

 

Comment expliquer l’ampleur des manifestations à Hongkong et un tel soutien de la population ? 

 

Les revendications des manifestants visent à faire respecter des accords anciens  et fondamentaux. Elles remontent à la « déclaration conjointe » de 1984 entre la Chine et le Royaume-Uni, qui préparait la rétrocession de Hong-Kong à la Chine, survenue en 1997. Le Royaume-Uni était d’accord pour rendre Hongkong à la Chine, à condition que soit appliqué le principe  « un pays, deux systèmes », qui permettrait à Hongkong de ne pas changer son mode de vie jusqu’en 2047. On peut regretter que l’on n’ait pas demandé, à l’époque, leur avis aux Hongkongais. Un referendum aurait dû être organisé. Cette étape  démocratique a été oubliée, et c’est regrettable. Quoi qu’il en soit, les autorités de Pékin se sont engagées à ne pas modifier les  structures politiques de l’ancienne colonie. Il était même stipulé que les Hongkongais pourraient élire  leurs représentants du Conseil législatif au suffrage universel avant 2017. Cet engagement a été à l’origine du « mouvement des parapluies » de 2014. En effet, le gouvernement chinois a accepté que les Hongkongais votent, mais à condition que Pékin choisisse les candidats. Les  Hongkongais ont pris cela comme une gifle, et sont  massivement descendus dans la rue. Puis Pékin, grignotant les règles démocratiques du territoire, a voulu créer une loi d’extradition qui permettait d’envoyer les « criminels », vrais ou supposés, faire de la prison sur le continent. Or chacun sait ce que signifie la prison en Chine. Le sort du prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, torturé et mort en prison, en est l’exemple le plus tragique. Les Hongkongais ont compris que le gouvernement chinois voulait obtenir l’autorisation légale de venir chercher à Hongkong tous ceux qui ne lui plaisent pas. Ils sont donc massivement descendus dans la rue dès le mois de mars 2019. 

 

Quelles sont aujourd’hui les revendications des manifestants après le retrait de la loi d’extradition ? 

 

Obtenir le suffrage universel, avoir le droit de porter des masques pour se protéger des gaz lacrymogènes... Ces revendications sont réalistes et légitimes. Pékin aurait parfaitement pu ouvrir des négociations sur ces points. Quand 2 millions de Hongkongais descendent dans la rue, comme cela a été le cas, cela signifie que tout le monde y est, à part les vieillards et les bébés. On ne peut pas s’opposer aux demandes d’une population qui demande seulement de respecter la règle « un pays deux systèmes ». Si la révolte hongkongaise émeut tellement ceux qui s’intéressent à la Chine, c’est que ceux-ci ont de mauvais souvenirs. Il y a trente ans, le gouvernement chinois a massacré les étudiants pacifiques de la place Tian'anmen, alors qu’eux aussi ne demandaient qu’à ouvrir un dialogue avec les dirigeants. Mais au lieu d’accepter le dialogue, les autorités de Pékin sortent les gaz lacrymogènes, ou bien, aujourd’hui, les canons à eau… qui ont été vendus par la France. 

 

 

Qu’est-ce qui distingue la révolte actuelle du « mouvement des parapluies » de 2014 ?

 

Le mouvement de 2014 avait des leaders, comme Joshua Wong. Aujourd’hui, il n’y en a pas, pour éviter que les éventuels meneurs ne se fassent arrêter. La tactique des manifestants, avec ses attaques et ses reculs très rapides, est extrêmement souple, fluide « comme l’eau », disent-ils. Mais cela fragilise le mouvement, car des manipulateurs ou des provocateurs peuvent, en l’absence d’encadrement,  facilement y pénétrer — des personnes créant des violences pour donner un prétexte à la police de réprimer le mouvement encore plus violemment. 

 

Y a-t-il un risque de répression, comme sur la place  Tian'anmen en 1989 ?

 

La reprise en main est en route. L’armée chinoise est sur place. Mais les autorités chinoises n’ont pas besoin d’avoir un schéma aussi violent que celui de Tian'anmen. Actuellement, par exemple, la police arrête des adolescent âgés de 11 à 18 ans. Cela plonge les parents dans une angoisse intolérable et les pousse à vouloir la fin des protestations. Les forces de l’ordre provoquent quelques suicides, qui sont peut-être des assassinats. Elles tirent à balles réelles sur les manifestants. On assiste à un massacre qui ne porte pas son nom. Mais tant que les Occidentaux ne voient pas de files de chars, ils se disent que ce n’est pas si grave. Que diront-ils lorsque les dissidents de Hongkong vont devoir s’exiler pour sauver leur peau ?

 

Que fait la France ? 

 

Le Congrès et le Sénat américains viennent de voter un texte de soutien aux manifestants e Hongkong. C’est un message d’espoir inouï pour les Hongkongais. Mais en France, ni la présidence ni le Quai d’Orsay ne prennent  ouvertement et franchement position. Ont-ils peur ? Mais de quoi ? L’Europe vend des Airbus à la Chine, qui en a besoin. Il suffirait de conditionner ces ventes à l’arrêt des violences policières à Hongkong. Mais nous préférons ne rien dire. C’est à croire que les leçons de l’Accord de Munich signé par Chamberlain ne sont pas encore apprises…

 

 

Propos recueillis par Michel Eltchaninoff

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