"Xi Jinping est en train de réécrire l’Histoire en portant le masque de sauveur de l’Humanité &

Marie Holzman, sinologue, spécialiste de la Chine contemporaine et de la dissidence chinoise, traductrice et présidente de l’association Solidarité Chine, créée en 1989 à la suite des manifestations de la place Tian'anmen, décrypte ce que la crise du Coronavirus dit aujourd’hui de la Chine. Entretien.



Aujourd’hui, nous n’entendons plus de voix dissidentes en Chine, où sont-elles ?


Il n’y en a en effet plus beaucoup, du moins nous ne les entendons plus parce que les citoyens chinois qui osaient courageusement nous transmettre des informations ou commenter l’actualité sont soit assignés à résidence et surveillés constamment, soit condamnés à de longues années de prison. Et notre problème actuel est d’obtenir des informations de l’épidémie Covid19, notamment le nombre de victimes du virus et celui des personnes arrêtées pour avoir tenté d’en parler.

Nous avons découvert des journalistes citoyens qui étaient prêts à mourir pour transmettre la vérité. Aujourd’hui, nous sommes sans nouvelles d’eux. Li Zehua, 25 ans, s’est fait arrêter en direct pendant qu’il filmait. Fang Bin, un homme d’affaires qui a posté sa première vidéo le 25 janvier pour documenter la surcharge de patients dans les hôpitaux et le chaos qui y régnait, a également disparu. Nous ne savons pas ce qu’est devenu l’avocat Chen Qiushi, un homme d’un courage exemplaire qui a été l’un des premiers à témoigner en filmant avec son téléphone portable à la porte des hôpitaux et dans les rues désertes de la mégapole. Mme Ai Fen, médecin chef des urgences de l’hôpital central de Wuhan, qui avait alerté dès le mois de décembre sur la dangerosité du virus, puis dénoncé les pressions exercées pour la faire taire, est désormais introuvable. Ces personnes ont-elles été arrêtées, sont-elles mortes du Covid 19 ?


Fang Fang, une écrivaine chinoise qui vit à Wuhan a publié sur Weibo un journal de sa ville en quarantaine. Elle a relayé les témoignages de citoyens ordinaires. En Chine, les personnalités connues pour leur franc-parler reçoivent en effet des récits et des photos de toutes parts pour que la réalité telle que la vivent les citoyens ordinaires soit transmise, en dehors de tout discours officiel. Un jour, quelqu’un lui a envoyé une photo avec une montagne de téléphones portables à l’entrée d’un hôpital. Elle a écrit sur ce sujet : le téléphone est le dernier lien qui relie les malades avec leurs familles et ceux qu’ils aiment avant de mourir. Beaucoup de personnes ont suggéré que ces téléphones deviennent un monument à la mémoire des victimes de l’épidémie. Nous pouvons en douter. Des millions de numéros sont aujourd’hui obsolètes et cela pose des questions angoissantes sur l’ampleur de l’épidémie. Depuis qu’elle écrit, Fang Fang a reçu des flots de critiques et d’attaques venant d’individus qui essayent de la discréditer pour soutenir la propagande officielle.


S’il n’y a plus personne pour témoigner, comment avoir des informations de l’intérieur ?


Il y a des commentateurs chinois au Canada, en Australie, partout dans le monde. Il y en a qui décortiquent la presse, d’autres qui analysent en détail les médias officiels. Ces personnes font un travail remarquable, et elles sont devenues des leaders d’opinion. Elles ont aussi des amis et de la famille en Chine qui les informent. C’est par ce réseau que j’ai découvert les photos des files d’attente devant l’un des crématoriums de Wuhan, qui aurait distribué plus de 6000 urnes funéraires aux familles des défunts en l’espace de douze jours. J’ai alerté la presse française. Il y a en effet huit crématoriums dans la ville. Cette information vient conforter le doute sur l’affirmation qu’il n’y a eu que 3200 morts recensés en Chine depuis le début de l’épidémie.


Pendant ce temps, la Chine se positionne en « sauveur du monde » …


Le système pourrait bien commencer à craquer de l’intérieur, et l’on observe des contradictions violentes au sein du régime. Des échanges écrits entre hauts fonctionnaires n’ont pas été censurés immédiatement. Ils réclamaient la démission de Xi Jinping. Les photos de Xi Jinping, omniprésentes dans la presse officielle, commencent à se faire plus rares. Des réactions contradictoires émergent : l’ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye attaque directement la presse parisienne dans une lettre ouverte publiée sur le site de l’ambassade tandis que l’ambassadeur chinois aux USA, Cui Tiankai joue l’apaisement et la coopération entre les peuples.


Pourtant Xi Jinping veut conserver son pouvoir absolu sur la scène intérieure et préserver ses intérêts internationaux en poursuivant sa stratégie des nouvelles routes de la soie et en maintenant sa campagne de propagande avec les masques qui seraient généreusement envoyés aux quatre coins du monde. Est-ce que cela sera suffisant pour faire oublier que la Chine a contaminé le monde entier ? Je reste persuadée que cette pandémie aurait pu être évitée, si le régime n’avait pas cherché à dissimuler la vérité. Mais Xi Jinping est en train de réécrire l’Histoire et de porter le masque de sauveur du monde. Et cela marche, c’est stupéfiant. La majorité des Chinois croient la version officielle sur l’épidémie : « le Covid19 aurait été amené par des soldats américains ». L’hôpital de Wuhan a tenté de rétablir la vérité en expliquant que des sportifs américains y avaient été hospitalisés pour paludisme mais qu’ils n’avaient pas le Covid19. En vain, les officiels se sont emparés de ces faits en les falsifiant pour en faire un outil de propagande.


Xi Jinping insiste aujourd’hui pour dire que son pays est exemplaire, que les Chinois ont trouvé la méthode de confinement et de déconfinement, que leurs experts sont envoyés en Afrique, qu’ils fournissent des masques à l’Europe. Même le gouvernement français fait profil bas pour obtenir des masques, les Serbes encensent les Chinois. Certains rares petits pays comme la Tchéquie, la Finlande se sont rebiffés mais personne n’ose ouvertement dénoncer la Chine parce que nous en sommes dépendants.


Pensez-vous que nous allons nous réveiller ?


Le déploiement de la Chine dans le monde est phénoménal. Le pays a acheté des ports en Grèce, en Italie, en Europe du Nord, et s’apprête à occuper les voies maritimes nouvellement ouvertes non loin du pôle Nord. Depuis vingt ans, j’alerte sur le fait que 80% de nos antibiotiques sont fabriqués entre l’Inde et la Chine, ainsi que des médicaments contre le diabète, la mucoviscidose… Maintenant Xi Jinping propose un deal indigne à la France : des masques contre l’installation de la 5G dans notre pays. J’espère qu’il y aura un avant et un après Covid19 dans le monde et que nous prendrons conscience que nous sommes beaucoup trop dépendants de la Chine.


Au début du mois d’avril, la Chine a été nommée au groupe consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, comment expliquez-vous cela ?


La Chine détient la direction de quatre agences internationales des Nations unies. Elle a gardé de son passage à l’OMS une influence prépondérante sur celle-ci, comme on vient de le voir dans la crise sanitaire actuelle. Elle prend position, comme le dit l’association U.N.Watch, au sein du Conseil des droits de l’Homme pour le neutraliser alors que ce devrait être l’institution la plus critique et la plus dangereuse pour sa stature internationale. Elle aimerait avoir bientôt son mot à dire sur l’envoi du personnel onusien à travers le monde. Elle continue sa prise en main lente mais irréversible de l’archipel des îles Paracels au large du Vietnam et nie la compétence des tribunaux maritimes internationaux. La Chine multiplie les provocations à l’égard de Taiwan ainsi que les manœuvres maritimes et les survols au-dessus de l’île. La direction prise ne fait pas de doute : dominer la planète, mais comme la Chine avance méthodiquement, un petit pas après l’autre, les gouvernements des pays démocratiques hésitent encore à monter le ton.



Propos recueillis par Flore de Borde


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