La dissidence au temps du Covid. Notre entretien avec François Croquette, ambassadeur pour les droit


Nous avons demandé à François Croquette, Ambassadeur de France pour les Droits de l'Homme, de nous livrer ses constats et réflexions sur la dissidence au temps du Covid, et sur la façon dont la gestion de la crise sanitaire affecte la situation des dissidents dans les États autoritaires où la pandémie sévit.


Les régimes autoritaires profitent-ils de la focalisation de l’attention mondiale sur le Covid pour réprimer plus durement les dissidents et les opposants ?


Une militante des droits humains au Nicaragua parle de la pandémie comme d'un " écran de fumée " qui permet aux régimes autoritaires de durcir la répression à l'abri des regards. C'est une tendance qui s'est manifestée dès l'apparition du Covid-19, avec la disparition ou la mise au secret des lanceurs d'alerte chinois qui ont eu le courage de révéler les dangers de ce virus. Aujourd'hui encore, nous sommes sans nouvelles des journalistes-citoyens Chen Qiushi et Fang Bin. Avec le confinement de plus de trois milliards d'êtres humains, les mouvements de protestation qui s'étaient répandus dans le monde depuis plusieurs mois, d'Alger à Hong Kong ou à Santiago, ont été mis sous l'eteignoir. Et les pouvoirs en place y ont vu une occasion de faire taire les dissidents, en utilisant au besoin les législations d'exception adoptées dans l'urgence pour combattre le Covid. Les premières victimes de cette répression sont souvent les journalistes, comme Khaled Drareni, directeur du site Casbah Tribune en Algérie.


Dans quels pays cette répression est-elle la plus grave ?


J'ai évoqué la situation en Chine et à Hong Kong, où les activistes du mouvement démocratique font l'objet de nouvelles mesures de harcèlement. On peut citer également le cas de l'Égypte, où les audiences des tribunaux sont suspendues, ce qui ne permet pas aux accusés de se défendre, mais où des séances à huis-clos continuent néanmoins de condamner des dissidents pour "terrorisme". C'est la situation kafkaïenne dans laquelle se trouve Ramy Shaath, militant égypto-palestinien et figure du mouvement de la place Tharir. En Égypte comme en Turquie, des dizaines de milliers de prisonniers politiques croupissent en prison dans des conditions déplorables. Mais ils sont systématiquement tenus à l'écart des mesures de libération qui sont prises pour éviter une hécatombe liée au Covid. Le philanthrope turc Osman Kavala reste incarcéré tandis que le roi de la pègre Alaattin Çakici est élargi : on ne saurait mieux démontrer le cynisme d'Erdogan.


S’il s’avère que les dirigeants autoritaires ont mal géré la crise du Covid, cela ne risque-t-il pas de se retourner finalement contre eux ?


On peut chercher des raisons d'espérer... et relever que les rares régimes qui commettent la folie d'ignorer délibérément les alertes des scientifiques sont des habitués des dernières places dans les classements internationaux de la démocratie : Bélarus, Turkménistan, Nicaragua. Mais rien ne dit que les oppositions dans ces pays sortiront de la crise en capacité de placer leurs dirigeants face à leur responsabilités. Quant aux démocraties, il restera à voir comment un Trump ou un Bolsonaro seront évalués pour leurs erreurs dans la gestion de la crise. On voit bien que les dirigeants populistes, à l'image de Viktor Orban, y voient un moyen de renforcer leur emprise. Là encore, le rôle des sociétés civiles et des dissidents sera déterminant pour faire entendre une petite musique différente.


Propos recueillis par Michel Eltchaninoff

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