« Pour exister, il faut résister »

Tandis que Pékin referme l’étau sur Hong-Kong en mettant fin au principe “Un pays, deux systèmes”, l'autre géant asiatique qu’est l’Inde poursuit sa dérive vers l’autocratie, imposant violemment une doctrine théocratique et nationaliste inédite dans l’histoire du sous-continent. L’idéologie du BJP, le parti au pouvoir, puise en effet directement son inspiration dans un mouvement néo-nazi, le Rashtriya Swayamsevak Sangh. En novembre 2019, l’écrivaine indienne Arundhati Roy a publié un long article, traduit en français en mars 2020 chez Gallimard dans la collection “Tracts”. Nous partageons cette semaine une note de lecture.


La romancière et essayiste indienne Arundhati Roy est emblématique de ces intellectuels indiens qui n’ont de cesse d’alerter sur la montée en puissance du suprémacisme hindouiste, depuis l’avènement de Narendra Modi au poste de Premier ministre en 2014.

Roy a très tôt délaissé le terrain de la fiction, après le succès retentissant du Dieu des petits riens en 1997, pour se consacrer pleinement à une réflexion critique et un militantisme radical sur les questions environnementales, la spoliation des classes sociales défavorisées, les atteintes à la démocratie, publiant très régulièrement essais et tribunes avec un fort retentissement en Inde comme à l’étranger.

Malgré condamnations et diffamations, Arundhati Roy poursuit son entreprise de dénonciation de la violence étatique indienne. Ce dernier texte, percutant, déconstruit en deux épisodes récents la doctrine Modi.


La situation actuelle au Jammu & Kashmir n’est pas sans évoquer celle de Hong-Kong. Comme Xi Jinping, Modi nie le statut spécial de cette région frontalière avec le Pakistan qui jusqu’en 2019 jouissait d’une autonomie réelle vis-à-vis de New Delhi en matière législative et depuis presque un an se voit imposer un black out total des communications avec l’extérieur, et un couvre-feu très strict qui a conduit à des milliers d’arrestations. Au Cachemire comme au Gujarat dont il était Ministre en chef en 2002 (l’Inde est un État fédéral) où il a fermé les yeux sur le massacre de milliers de musulmans, le ressort de Modi est le même : la stigmatisation de l’autre, le musulman, censé incarner la mise en péril d’une nation indienne hindoue supposée homogène.


Courant 2019, un autre état de l’Union indienne a vécu un épisode traumatisant avec la mise en place d’un registre national des citoyens, qui vise à écarter de la citoyenneté indienne les habitants musulmans de cet état du nord-est à l’histoire complexe et étroitement liée au Bengale oriental, l’actuel Bangladesh, majoritairement musulman. Sommés de prouver, documents à l’appui, leur ascendance indienne, des millions d’Assamais se sont retrouvés plongés dans une réalité administrative kafkaïenne, quand elle n’a pas mené certains au suicide. Cette violence bureaucratique à laquelle ils se sont soumis a exclu environ 1,9 millions de personnes qui n’ont pu prouver leur citoyenneté, majoritairement des femmes, des dalits (les hors-castes), des illettrés. Au final, Roy souligne à quel point dans cet épisode comme dans d’autres événements de l’histoire indienne : “ (ce) que nous vivons en ce moment, en sus de l’attaque directe des minorités religieuses, est une guerre exacerbée de classe et de caste.”

Fin 2019, l’extension de ce recensement à l’ensemble du territoire indien s’est accompagné d’un projet de loi d’amendement excluant encore plus explicitement les musulmans. Le parallèle avec les lois de Nuremberg de 1935 est établi par l’auteur : la pureté et l’unité de la nation se traduisent par une définition raciale et religieuse de ses habitants. Ce dernier ajustement législatif qui signe une radicalisation de la politique suprématiste de Modi a entraîné des manifestations violemment réprimées partout dans le sous-continent, notamment dans les universités, avant que la pandémie et le confinement n’y mettent subitement fin en mars 2020.


Enfin, nous pourrions ajouter que la grave crise sanitaire en cours achève de démontrer cette violence d’État. Ce dernier volet a en effet mis en exergue les très grandes disparités économiques de la société indienne, l’étendue de la pauvreté et de la précarité pour les travailleurs journaliers, tout autant que la banalité de cette violence du pouvoir central envers ses citoyens.

Cette semaine toutefois, et sans doute en écho au mouvement mondial qui a suivi la mort de George Floyd aux États-unis, lors d’un incident tragique au Tamil Nadu qui a vu un commerçant et son fils torturés à mort pour avoir enfreint le lockdown, un sursaut de l’opinion indienne a conduit en prison les auteurs du crime, quand habituellement les violences policières sont tolérées et restent impunies.


En conclusion de son texte, quelques mois auparavant, Roy écrivait : “ Si ce sursaut devait ne pas se produire, entendez dans ces mots l’annonce d’un dénouement fatal, prononcée par quelqu’un qui a traversé ces temps-là.”

Il semblerait qu’elle ait été entendue.

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