Cinq signes du retour en grâce de Staline en Russie

Depuis plusieurs années, loin de proposer à la société un travail sur la mémoire de l’époque soviétique, le pouvoir russe encourage un retour en grâce de la figure de Staline. Par petites touches, l’un des pires dictateurs du XXe siècle se trouve réhabilité. Voici quelques exemples récents de cette « opération Staline ». 1. Le Service fédéral d’application des peines, à la fin avril, appuie la proposition d’affecter des détenus à la construction de la ligne de chemin de fer Baïkal-Amour (BAM) dans l’Extrême-Orient russe. Or il s’agit de l’un des grands chantiers de l’ère stalinienne, auquel on affectait les prisonniers du Goulag. Monté dans des conditions chaotiques, le BAMlag provoqua la mort d’environ 10 000 détenus, selon Anne Applebaum dans Goulag (Grasset, 2005). Il s’agit donc d’une proposition lourde de symboles douloureux. 2. Fin avril également, le romancier Zakhar Prilepine, nouveau co-président du parti « Russie Juste – les Patriotes – Pour la vérité », qui compte 23 députés à la Douma, propose d’ériger une statue de Staline à Moscou. Selon un autre responsable du parti, Alexandre Kazakov, la collecte des signatures en faveur de cette initiative doit débuter après les célébrations de la victoire sur le nazisme du 9 mai. Selon lui « nous commençons tout juste à comprendre le rôle de Staline dans l’histoire, la politique, l’économie, la culture, et pas uniquement dans la Seconde guerre mondiale. L’idée de l’érection d’un monument sera approuvée par tous ceux qui ont un regard réaliste sur l’histoire de la Russie des années 1920-30, et qui ne croient pas aux fakes proposés à tous par Nikita Khrouchtchev ». 3. Une autre histoire de statue agite la société russe depuis quelques mois. Cette fois c’est le projet d’ériger une statue sur la place de la Loubianka, devant le siège de la police politique à Moscou, qui a donné lieu à un vote sur internet. L’une des propositions, soutenue par 45% des votants, était de mettre à l’honneur Felix Dzerjinski, fondateur de la sanguinaire Tchéka. S’il appartient à l’époque de Lénine, et non à celle de Staline, Dzerjinski symbolise la toute-puissance de la police secrète, qui trouva un terrain pour se déployer dans les répressions staliniennes des années 1930-1950. Tandis que le maire de Moscou Sergueï Sobianine a annoncé qu’aucun monument ne serait finalement construit à cet endroit, le procureur de Moscou vient de déclarer que le démontage de la statue en 1991, à la chute de l’URSS, n’avait pas de base légale. À suivre. 4. Selon un sondage publié en juin 2020, 41% des 18-24 ans, en Russie, connaissent mal ou pas du tout les répressions staliniennes des années 1930-50. Mais ils ne sont que 11% à ignorer les événements sur le front de la Seconde guerre mondiale. Dans un autre sondage publié le 5 mai 2021, 39% des sondés considèrent d’ailleurs que Staline a joué un rôle-clé dans la victoire sur le nazisme. 5. Lors de son discours prononcé ce dimanche 9 mai devant le défilé militaire sur la Place rouge commémorant la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie, le président Vladimir Poutine a affirmé que face au nazisme, « notre peuple était seul » pour « défendre la Patrie et libérer les pays d’Europe de la ‘peste brune’ ». C’est oublier le rôle, lui aussi décisif, des autres Alliés. Il a également mis en garde contre le retour de « l’antisémitisme et de la russophobie » et contre le rôle de certains États désireux de « réécrire l’histoire ». Là encore, Vladimir Poutine cherche à défendre le rôle de Staline durant la Seconde guerre mondiale, en minimisant et en relativisant notamment, comme il l’a écrit l’année dernière dans une longue tribune du journal américain The National Interest, le pacte germano-soviétique.


Michel Eltchaninoff



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