Lettres de prison à Hong Kong | « Où est la justice ? Où est l'équité ? »

Même si la Chine a libéré la jeune activiste hongkongaise Agnes Chow, le 11 juin, après 7 mois de détention, de nombreux manifestants, pour la plupart très jeunes, sont encore emprisonnés tandis que d’autres figures du mouvement de protestation, comme Nathan Law ou Simon Cheng ont choisi l’exil. Depuis l’étranger, certains d’entre eux ont mis en place durant l'hiver 2020 des chaînes de courrier pour leurs camarades en détention. Nous traduisons ci-dessous des extraits de lettres datant de février et mars 2021. Ce sont celles d’un jeune prisonnier qui a pris le parti de signer “Nelson Mandela 2.0” et qui attend depuis plus d’un an son jugement. Des collectifs aux États-Unis tels We The Hongkongers ou encore le Lion Rock Café basé à New York ont ainsi centralisé via un canal Telegram dédié “you are not alone HK” la collecte de lettres et de colis pour soutenir leurs concitoyens prisonniers à Hong Kong. Dans l'hiver 2020, ils ont à cet effet diffusé des recommandations pour correspondre en toute sécurité avec les prisonniers. Ces derniers font preuve dans leurs réponses d’endurance et de courage, rédigeant parfois des lettres à l’humour désespéré. Nous remercions nos traducteurs anonymes du cantonais vers l’anglais ; Little Cloud, Bulbasaur, Parsifal et Jack Tan, tous quatre étudiants hongkongais, réfugiés aux États-Unis depuis fin 2020.


[16 février 2021, jour 471] C’est le second nouvel an lunaire que je passe dans la prison de Lai Chi Kok. J’espère que ce sera mon dernier Nouvel an en prison (pensée positive). Pendant le Nouvel an, il n’y a rien de spécial au sein de la prison. La même routine quotidienne torture nos âmes et notre esprit. Le congé de quatre jours m’offre du répit pour penser au sens de cet emprisonnement. J’imagine qu’il y a un océan devant moi, avec des créatures marines dessinées sur les murs. Je me sens comme dans l’océan. Si la cellule pouvait être revitalisée et nous vitaliser, comme ce serait formidable. Avant le Nouvel an, j’ai reçu une lettre, et j’aimerais la partager avec vous autres. L’auteur de cette lettre accusait : c’était mal de vouloir se venger des voyous pro-gouvernement [de Pékin], c’était mal de lancer des cocktails Molotov pour contrer les violences policières, c’était était mal de dégrader des équipements publics pendant les manifestations. Est-ce nécessaire de nous blâmer ainsi ? Pendant ce temps, nous sommes torturés et abusés, et les voyous pro-gouvernement restent impunis. Qui jugera des méfaits qu’ils ont commis ? L’auteur de cette lettre ignore la douleur qu’endurent des millions de Hongkongais. Je voudrais savoir : comment cette personne a-t-elle contribué à ce mouvement ? Où est la justice ? Où est l’équité ? [21 mars 2021, jour 504] Bientôt devrait arriver le jour du jugement. Enfin, mon tour est arrivé pour la chambre d’exécution, pour passer sous la guillotine sans regret, pour me soumettre aux mains sanglantes du bourreau. Cela fait plus de 500 jours en détention provisoire et chaque jour a été une agonie. Face à toutes sortes d’exploitations, même la plus forte des volontés pourrait s’écrouler un jour. Cela étant dit, avec la paix du Saint-Esprit, avec les mots d’encouragement et les avertissements de mes camarades frères et sœurs, je me maintiens et regarde au devant, le cœur reconnaissant. Bientôt le jour du jugement. Au moins annoncera-t-on une vraie durée d’emprisonnement, et non cette attente sans fin. Objets dans la cellule de prison : des lettres qui pèsent autant qu’un plein carton de feuilles A4, 2 boîtes de documents au format A4, 28 livres, des friandises, quelques indispensables du quotidien, un cahier, tout cela entreposé dans 3 sacs poubelles. Dans trois jours, je les aurai déplacés de la cellule pour les mettre dans la salle d’activité. Ainsi, tous les effets personnels sont retirés de la cellule. Bon sang ! Juste avant le jour du jugement, on m’a informé que celui-ci était décalé encore de plusieurs mois. Voilà ce qu’est la vie en prison. Tout est subi et décidé, notre autonomie nous est arrachée sans laisser de trace. Encore trois autres jours à redéplacer tous les effets personnels dans la cellule. Après que tout a été rangé, la cellule vide s’est transformée en appartement témoin de Nelson Mandela 2.0. Dans le croquis de la cellule, à l’endroit marqué “X”, c’est là que sont les sacs poubelle. La nuit, j’utilise l’oreiller comme matelas au sol, et je m’assois sur “X” pour dîner et lire. Le lit devenant mon bureau, “X” est alors aussi l’endroit d’où j’écris des lettres comme celle-ci.


Les reproductions des lettres manuscrites sont issues du canal Telegram youarenotealone_hk


Sumi Saint Auguste

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