Quand Pékin veut faire annuler une exposition… en Italie

Dans quelques jours, le 13 novembre, une exposition de l’artiste chinois Badiucao va être inaugurée à Brescia en Italie. Si tout va bien. Car la municipalité lombarde a dû faire face à une demande d’annulation formulée par… l’ambassade de Chine en Italie. Pékin n’apprécie guère l’artiste qui dénonce depuis des années la violence du régime. Avec sa nouvelle exposition intitulée « La Chine (n’) est (pas) proche », Badiucao, qui aime caricaturer Xi Jinping en Winnie l’Ourson, dénonce l’attitude officielle de déni face à la pandémie de Covid et vient de révéler ses affiches pour le moins critiques des J. O. de Pékin de 2022, gêne le pouvoir chinois. Les représentants de la municipalité de Brescia ont dû se justifier publiquement et affirmer que l’exposition aurait bel et bien lieu. Comment en sommes-nous arrivés à une telle situation ? Pourquoi des élus européens doivent-ils lutter pour exposer librement les œuvres d’un artiste qui déplaît à Pékin ? Nous avons demandé sa réaction à l’écrivaine et traductrice Marie Holzman, spécialiste de la Chine contemporaine et de la dissidence chinoise, qu’elle connaît intimement — également présidente de l’association Solidarité Chine. Voici ce qu’elle nous écrit.



"Les ‘loups combattants" ont de nouveau frappé, cette fois-ci en Lombardie, à cause d’une exposition organisée autour de l’artiste chinois établi en Australie, Badiucao, mondialement connu pour le sarcasme de ses caricatures politiques. Mais cette fois la petite ville de Brescia s’est rebiffée et a refusé de céder aux injonctions de l’ambassade chinoise en Italie pour que cet événement culturel soit annulé. Il faut du courage et de la lucidité pour ne pas se soumettre aux menaces de la Chine qui ne manque jamais de combiner le charme et la menace pour parvenir à ses fins. Il est toujours fait allusion aux « relations amicales entre la Chine et (en l’occurrence) l’Italie » pour rappeler que permettre à qui que ce soit de montrer des œuvres, ou d’écrire des articles, qui colportent des « mensonges anti-chinois » va mettre en péril l’avenir de cette longue amitié.


Le phénomène n’est pas nouveau, mais les interventions de ce genre se sont multipliées depuis le début de l’épidémie de Covid 19, alors que la Chine, se sentant accusée d’avoir permis la propagation d’un virus mortel, contre-attaque sur un ton de plus en plus strident en passant de l’invective à la menace directe. Si ridicules que puissent paraître les gesticulations des diplomates chinois en Italie, en France, en Suède, ou en Allemagne pour s’opposer à tout ce qui est perçu comme pouvant porter atteinte à l’image de la Chine telle que la propagande officielle l’a définie, le phénomène n’est pas à prendre à la légère. Il s’agit bien d’une ingérence grave qui porte sur des questions de fond. La tentation totalitaire de la Chine se projette loin au-delà de ses frontières, et le but est clair : renverser les valeurs démocratiques pour leur substituer un nouveau type de système, comme l’a déclaré Lu Shaye, ambassadeur de Chine en France, le 30 juillet dernier : « Le système de partis politiques de la Chine a créé un nouveau modèle politique. Il répond aux exigences intrinsèques de la démocratie socialiste, constitue une garantie institutionnelle importante pour le développement stable et durable de la Chine et diversifie les voies que les pays peuvent emprunter pour réaliser la démocratie ​». Autrement dit, le contrôle absolu de la population, l’absence de liberté d’expression et la soumission aux ordres d’un parti unique sont en passe de devenir un modèle désirable pour de nombreux pays du globe. C’est du moins ce qu’affirment les diplomates chinois, ne faisant en cela qu’obéir aux ordres de leur hiérarchie, et notamment du Ministre des Affaires étrangères Wang Yi.

Si, depuis les années 1990, les démocraties du monde avaient toutes refusé les injonctions chinoises de ne pas recevoir le Dalai Lama, déjà considéré à l’époque comme un dangereux séparatiste, nous n’en serions peut-être pas là aujourd’hui. Si, poliment mais fermement, les hommes politiques du monde entier avaient répondu à tour de rôle : « Je suis libre d’inviter qui je veux sur mon territoire », la Chine aurait dû se plier à une vision pluraliste du monde. De même qu’elle n’aurait plus pu diaboliser le leader spirituel tibétain, elle n’aurait peut-être pas non plus eu les coudées franches pour transformer la province du Xinjiang en un lieu de terreur pour les Ouighours, les Kazakhs, les Ouzbeks, qui sont les plus anciennes populations de ces régions occidentales de la Chine.


Le danger d’obéir aux ordres d’une dictature est aussi grand que celui de tenter de négocier avec des terroristes. Le résultat sera toujours catastrophique… »


Propos recueillis par Michel Eltchaninoff


Photo : Opere di un artista dissidente. Affiche de l'exposition, oeuvre d'un artiste dissident, Badiucao a mélangé les visages de Xi Jinping et de Carrie Lam, cheffe de l’exécutif de Hongkong.




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