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Tatsiana Khomich, dissidente bélarusse : “Nous vivons une véritable purge”




Tatsiana Khomich, ancienne informaticienne, est devenue la voix des prisonniers politiques au Bélarus. Elle se bat pour que le monde ne les oublie pas. Sœur de Marya Kalesnikava, l’une des trois femmes candidates à l’élection présidentielle de 2020 condamnée à onze ans de prison après la réélection frauduleuse de Loukachenko, elle a dû s’exiler en France et a été accueillie au sein de l’initiative Marianne. Aujourd’hui, elle alerte non seulement sur la situation de sa sœur dont elle est sans nouvelle depuis des mois mais aussi sur la purge et le silence qui se sont abattus sur son pays et sur tous les opposants au régime.


Le Bélarus semble avoir disparu de l’actualité depuis plusieurs mois. Quelles informations arrivez-vous à avoir sur la situation dans le pays ? Malgré l’immense mouvement de protestation de 2020, Loukachenko est toujours au pouvoir. La crise politique n’a jamais été résolue. Des centaines de personnes continuent d'être arrêtées, non seulement pour y avoir participé, mais aussi pour n’importe quel prétexte : pour des manifestations contre la guerre en Ukraine en 2022, pour un message contestataire sur les réseaux sociaux, pour un like de médias indépendants. Aujourd’hui, il n’y a plus aucune protestation possible au Bélarus. Et cela se comprend, lorsque vous écopez de plusieurs années de prison pour un simple commentaire sur Facebook. La répression est terrible et le pouvoir essaie de se protéger. Nous nous approchons des élections parlementaires de février 2024, et à l’heure actuelle, environ 600 personnes sont mises en garde à vue chaque mois. C’est une véritable purge de tous les éléments considérés comme dangereux pour le régime. À propos des arrestations, cela fait plus de 8 mois que ni vous, ni l'avocat de votre sœur Marya Kalesnikava, n'ont plus de nouvelles d'elle. Que se passe-t-il ? Techniquement, il n’y a que Marya qui peut nous appeler, initier une rencontre ou une communication avec son avocat. Nous supposons que l’administration pénitentiaire lui refuse l'accès au téléphone. Et quand je demande pourquoi personne ne reçoit ses lettres, on me répond que “c’est peut-être parce qu’elle ne veut pas vous écrire”. Pareil pour les appels téléphoniques, “ il n’y a qu’elle qui peut vous appeler”. Nous ne pouvons pas le dire avec exactitude, mais il est fort probable qu'elle soit dans l’impossibilité de nous donner des nouvelles. Au printemps dernier, une loi sur la délivrance des passeports et autres documents officiels a été votée : les Bélarusses ne peuvent désormais changer ou obtenir de passeport, ou tout autre document officiel qu’en se rendant sur place dans le pays. Que signifie cette loi pour les exilés? Ce nouveau règlement concerne des centaines de milliers de Bélarusses qui ont dû quitter le pays ces trois dernières années. Mais il concerne aussi près d’un million de Bélarusses qui vivaient déjà à l’étranger avant 2020. Je pense que cette loi, qui les empêche désormais de renouveler leurs documents officiels en dehors du Bélarus, a pour objectif de les faire revenir. Depuis trois ans, cette émigration massive a provoqué un grand manque de personnel qualifié dans le pays et dans tous les domaines de la société, notamment dans le secteur médical. C’est un sujet qui revient souvent quand on parle avec les gens. Mais les autorités ne comprennent visiblement pas que ces émigrés n’ont aucune envie de revenir et d’être jetés en prison pour n’importe quel prétexte. Surtout que les gens sont fréquemment arrêtés à la frontière dès leur arrivée ou quelque jours après. Aujourd’hui, revenir au Bélarus est dangereux pour tous les citoyens, mais surtout pour les représentants des diasporas et les personnes qui sont politiquement actives à l’étranger. A ce propos, de nouvelles affaires judiciaires ont été ouvertes contre des gens qui n’ont pas été au Bélarus depuis des années et qui ne savent même pas de quoi elles sont accusées. J’espère donc que l’Europe pourra aider ces exilés, qu’elle trouvera des solutions pour renouveler leurs titres de séjours, pour leur permettre de rester dans leur pays de résidence même si leur passeport est périmé. Il existe un projet de passeport de Nouveau Bélarus (un document qui sera délivré par les forces démocratiques bélarusses, à la place du passeport délivré par le régime de Loukachenko). Le Cabinet de la Transition (qui réunit toutes les forces d'opposition belarusse pour préparer la transition de pouvoir) est en train de le mettre en place. Si les Européens soutenaient ce projet, cela nous aiderait beaucoup. Comment les forces démocratiques bélarusses de l'Occident aident-elles leurs concitoyens ? Une grande partie de la population active du Bélarus a dû fuir et de nombreuses organisations ont été créées hors frontière pour maintenir le lien avec ceux qui sont restés et les aider. Leur travail est inestimable. Elles ont besoin de soutien. Tout comme les médias indépendants qui, à l’extérieur du pays, luttent contre la propagande pro-russe. Et il faut aussi absolument soutenir les organisations qui aident les prisonniers politiques, leurs familles et proches. Je parle non seulement de l’aide humanitaire et financière aux familles, mais aussi de l'aide juridique. Il également important d’aider les organisations qui documentent des cas de tortures et de poursuites, parce que la torture n’a jamais cessé depuis trois ans. Les autorités européennes doivent surveiller de près la situation du pays et faire en sorte que la question des prisonniers politiques soit abordée dans toutes les discussions avec les autorités bélarusses. On voit bien que les prisonniers politiques les plus connus sont aussi totalement isolés : ni les avocats, ni les proches, n’ont plus aucune nouvelle d’eux. Mais cela ne suffira pas. On doit chercher les moyens de tous les libérer. Dans les prisons, il y a plus de 1500 prisonniers politiques et 200 d’entre eux sont gravement malades. Pour eux, c’est une question de vie ou de mort. Et ils ne survivront pas, ne tiendront pas jusqu’à la fin de leurs peines. La plupart des pays européens ont l'expérience de ce type de négociation, c’est une question de volonté politique. Mais le plus important, c’est que le Bélarus ne sorte jamais de l’attention internationale. Nous avons tous vu que les conséquences de l’absence de démocratie dans un pays peut se répandre sur toute la région, comme cela fut le cas en 2022 lors de l’invasion russe en Ukraine et l’implication de Loukachenko dans cette guerre. Il ne faut pas négliger le fait que l’absence de changement démocratique au Bélarus reste un danger pour l’Ukraine et les pays voisins, même après la guerre.

Propos recueillis par Alice Syrakvash avec Flore de Borde

Photographie : Tatsiana Khomich et Marya Kalesnikava

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