Afghanistan, Rada Akbar : “J’ai tout laissé derrière moi pour sauver ma vie”

Photographe et artiste célèbre en Afghanistan, Rada Akbar a dû fuir Kaboul à l’arrivée des Talibans. Réfugiée en France, elle a accepté de témoigner.


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Vous avez été évacuée d’Afghanistan mi-août par un vol français, pourquoi étiez-vous menacée par les Talibans ?

Je suis une artiste et depuis une dizaine d’années mon travail est centré sur les femmes afghanes. Je dénonce la misogynie et l’oppression. Je suis une femme et comme des millions d’autres, j’ai dû surmonter beaucoup d’obstacles pour réussir. Pourtant, je viens d’une famille libérale. Mon père, aujourd’hui décédé, était journaliste, écrivain, féministe. Ma mère était enseignante. J’ai toujours eu un soutien total de leur part. Or je constate qu’en Afghanistan mais aussi ailleurs dans le monde, les femmes sont toujours discriminées, au travail, avec leurs collègues, dans la société. En tant qu’artiste, j’utilise l’art pour montrer ce qu'il se passe autour de moi. Je mélange la photographie, les performances, la peinture, des installations et je me considère comme une avocate du droit des femmes. J’étais une artiste très visible en Afghanistan. Chaque année, j’exposais dans les anciens palais royaux de Kaboul mes photos et mes créations le 8 mars, pour la journée internationale des droits des femmes. J’ai notamment initié le projet artistique Abarzanan qui signifie "Superfemmes". Je voulais faire connaître le destin de femmes inspirantes et courageuses de mon pays, comme Malalai Kakar, officier de police qui a lutté contre les crimes commis contre les femmes, ou bien encore Shabana Basij-Rasikh, qui s’est battue pour l’éducation des femmes. Mon travail et ma vision de la société ne plaisent pas aux Talibans. Je pense d’ailleurs qu’ils ont déjà dû détruire la plupart de mes œuvres.


Vous n’avez rien pu sauver ?

Non, pratiquement rien. Et la plupart de mes œuvres, notamment celles de la dernière exposition, étaient stockées dans un ancien palais tombé depuis aux mains des Talibans. Je suis encore sous le choc, j’ai tout perdu : ma maison, mon travail, mon appareil photo, mes disques durs, mes amis, ma patrie, mes rêves. J’ai tout laissé derrière moi pour sauver ma vie. Le 15 août, quand les Talibans sont arrivés aux portes de Kaboul, j’ai été totalement paniquée. J’ai compris que je n’avais aucune chance de m'en sortir et que je devais partir. Je me suis réfugiée à l’ambassade de France avec ma colocataire française. Quelques heures plus tard, j’ai su que j’étais sur la liste des personnes à évacuer. J’ai atterri à Paris le 19 août avec pour seul soulagement le fait de me sentir en sécurité. Mais j’étais folle d’inquiétude pour ma mère, mon frère et ma sœur qui étaient encore à Kaboul. Depuis, ils ont été évacués en Allemagne.


Arrivez-vous à vous projeter en France ?

J’ai déjà voyagé en Europe, donc je connais le monde occidental. Mais je souffre aujourd’hui de cette immense perte dans ma vie, de cet effondrement total de tout ce qui me constituait. Quand vous quittez votre pays, vous quittez une grande part de ce que vous êtes. Un pays, c’est votre histoire, votre mémoire, votre culture. Cet exil est pour moi un immense chagrin. Pour le moment, je suis en train de faire ma demande d’asile selon la procédure classique. J’ai rencontré beaucoup de monde depuis mon arrivée, notamment des journalistes, parce que j’ai accepté de témoigner. Mais je suis fatiguée, j’ai besoin de me poser, d’avoir du calme. J’ai besoin de trouver un lieu pour créer, d’avoir un logement, de construire un réseau professionnel, de comprendre le monde dans lequel je suis. Ce sont les bases pour que je puisse me projeter, faire mon travail d’artiste, exprimer ce que je porte en moi et continuer ici, en France, mon engagement pour les femmes.


Propos recueillis par Flore de Borde


En savoir plus sur les oeuvres de Rada Akbar

Le projet Superwomen : https://abarzanan.com/

Compte Instagram : https://www.instagram.com/radaakbar/


Copyright photo : Rada Akbar


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