Guerre et paix

Imagine, penser la paix réunit des témoignages bouleversants et une remarquable sélection de photographies sur la tragédie de ceux qui subissent la guerre et sur le courage de ceux qui construisent la paix.

Que signifie la paix ? Si la guerre est largement couverte, la paix est peu documentée. On ne sait pas qu’un accord, généralement arraché au prix de tortueuses négociations et qui met fin aux massacres ou aux nettoyages ethniques, est loin d’être l’aboutissement d’un processus de paix. Il en est au contraire le point de départ. Pourquoi la paix réussit-elle dans certains pays, pourquoi échoue-t-elle dans d’autres et quels enseignements pouvons-nous en tirer ? C’est la question à laquelle Gary Knight, ancien photoreporter en Irak a tenté de répondre dans cet ouvrage en proposant à des photographes et des journalistes de guerre de revenir dans les pays qu’ils avaient couvert : au Liban, au Cambodge, au Rwanda, en Bosnie-Herzégovine, en Irlande du Nord, en Colombie. Un travail qui a rassemblé plus de 30 participants, fait témoigner bourreaux et victimes, négociateurs de la paix, chercheurs, enseignants, juristes ayant vécu et travaillé dans ces pays. Il tire certains enseignements généraux, notamment la place fondamentale des femmes dans les communautés pour le maintien de la paix, ou l’impact du stress post-traumatique encore sous-estimé qui en affecte la mise en œuvre. Mais il s’attache particulièrement aux concepts de vérité et de réconciliation, de justice et de pardon et dévoile le rôle fondamental des citoyens ordinaires dans la construction au quotidien d’une paix durable. On découvre ainsi que ce sont des hommes et des femmes, généralement brisés, traumatisés et meurtris, restés dans un pays ravagé après que les négociateurs l’ont quitté, qui en déterminent la fragile mise en œuvre. Et c’est la beauté de cet ouvrage de plus de 400 pages de révéler les destins et les témoignages extraordinaires de ces êtres qui, ayant tout perdu ou ayant massacré aveuglément, basculent un jour intérieurement vers ce chemin de réconciliation. Certains sont poussés par la situation locale et une coexistence imposée, d’autres veulent juste reprendre goût à la vie et échapper au poison de l’amertume sans fin. Pour tous, ce choix s’est un jour imposé à eux, d’une manière ou d’une autre. Ainsi, Alice, rescapée du génocide rwandais, qui retrouve dans un tribunal populaire son bourreau avouant ses crimes : « Il m’a demandé pardon. C' était difficile pour moi et pour ma famille de lui pardonner. Maintenant nous sommes en vie. Et il nous rend visite (…) J’ai pardonné parce que je voulais sauver ma vie. Si je ne lui pardonnais pas, je transmettais cette haine à mes enfants. Je voulais cultiver le bonheur auprès d’eux. Je voulais ressentir la paix dans mon cœur. » C’est la décision très volontariste de Kemal Oervanic, l’un des survivants du camp de concentration d’Omarska où les Serbes ont détenu 6000 bosniaques en 1992. « Tu fais un choix, oui, c’est un choix : est-ce que je veux rester une victime pour quelque raison que ce soit ? » Torturé par d’anciens camarades de classe, il raconte son cheminement passant de la haine de ses tortionnaires, au désir de vengeance, jusqu’à la réconciliation et au pardon. C’est la prise de conscience douloureuse d’Assaad Chaftari, combattant aux côtés des milices chrétiennes, et « responsable de la mort de nombreuses personnes » qui après la guerre du Liban, poussé par sa femme, multiplie les contacts en dehors de sa communauté. « Ils avaient des visages et des noms. J’ai appris à découvrir la vérité. Ce n’était ni ma vérité, ni leur vérité, mais une vérité commune. J’ai appris que tout ce que j’avais entendu dire au sujet de « l’autre » était peut-être faux. Et vice-versa. J’ai compris pourquoi on s'entretuait, parce qu’on ne se connaissait pas. Cela a été le choc de ma vie. J’ai vu un monstre avec du sang sur les mains (…) Finalement, j’ai décidé d’assumer la responsabilité de mes actes et d’essayer d’aider ma société. » Des témoignages aux quatre coins du monde qui bousculent, questionnent, bouleversent. La paix est imparfaite, compliquée, instable, chaotique, fragile, parfois injuste. Elle est plus facile à imaginer qu’à mettre en œuvre. Ce livre ouvre des pistes individuelles et collectives pour la rendre possible et durable.


Flore de Borde Imagine : penser la paix, d’après une idée de Gary Knight, direction du projet Fiona Turner. Éditions Hemeria, 408 p, 45 euros Site : www.reflectionsonpeace.org



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