© 2017 Tous droits réservés pour les contenus publiés, sauf mention contraire

SUIVEZ-NOUS SUR
  • Facebook Social Icon
  • Twitter Social Icon
  • YouTube Social  Icon

Ni guerre ni paix

July 1, 2018

Il y a de cela quarante-huit jours. Le message est terrible : Oleg Sentsov entame une grève de la faim. Je suis d’abord saisie de colère. Et je le dis. Une colère embrasée et tendre. Embrasée parce que je sais le risque immense, je connais le paradoxe de ce procédé de lutte. Là où les vigies sont encore libres d’agir, la société civile relaie, l’opinion publique réprouve, les autorités cèdent parfois. Parfois. Plus souvent, cette mise en danger de soi offre aux pouvoirs forts et démonstratifs une aubaine : se sculpter le caractère. Infaillible. Inflexible.

 

Bobby Sands a 27 ans. J’ai presque le même âge et de la rive sud de l’Atlantique, depuis l’Amazonie, je lis, j’écoute, je scrute, j’implore en silence, je traque la moindre nouvelle, elle ne peut rester d’airain, elle comprendra, elle discutera, elle décidera, il y a bien ce quelque chose, tant pis s’il n’a pas de nom évident, ce quelque chose qui, même au plus profond désaccord, nous garde humains. Quelque chose de plus précieux que la notoriété, l’autorité, la puissance, quelque chose qui, justement leur donne sens. Non, madame Thatcher laisse mourir Bobby Sands et ses compagnons. ‘Our revenge will be the laughter of our children’ assure-t-il, mourant. Faut-il beaucoup d’amour pour les siens, beaucoup d’espoir en l’avenir, beaucoup de confiance et de ferveur pour consentir au sacrifice de soi pour le mieux des autres, malgré l’indifférence des gouvernants et le silence du monde.

 

Oleg Sentsov a des enfants, de sa chair et de son sang. Le témoin à charge dit l’avoir accablé sous la torture. Ni guerre ni paix. Protester contre une invasion, aimer sa terre sans être enragé contre les autres, se dresser en riant et en créant c’est défier la force brute dans l’entre-deux d’un temps et d’un monde féroces et détraqués.  C’est puni d’un châtiment sans crime.

 

Ma colère est tendre parce que dans cet acte il y a autant de désespoir que de volonté, autant de sincérité que de force, autant de détermination que de désintéressement.

 

Quarante-huit jours. Ne resterait-il nulle part, ni chez nous ni ailleurs, dix, ou six, ou deux, ou un, juste un puissant qui puisse parler au puissant ? La fête du football devient obscène, ses vertus englouties sous le sang qui ralentit sa course dans le corps et le cerveau d’Oleg Sentsov.

 

Christiane Taubira

 

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Articles récents
Please reload

Archive
Please reload