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« Tant qu'il y aura des dissidents, anciens et nouveaux, le combat pour les droits humains ne sera pas perdu »

January 1, 2019

 

 

François Croquette, ambassadeur pour les droits de l'homme, soutien assidu de notre association nous confie son bilan de l'année écoulée et ses espoirs pour 2019.

 

 

 

À l'heure de dresser un bilan de l'évolution des droits humains dans le monde en 2018, comment ne pas faire sien le sombre diagnostic qui a entouré la commémoration du 70ème anniversaire de la déclaration universelle des droits de l'Homme ? La conception universaliste qui s'était imposée le 10 décembre 1948 serait battue en brèche par le relativisme culturel défendu, notamment, par la Chine. La chancelière allemande estimait ainsi en novembre que le texte de 1948 n'aurait sans doute aucune chance d'être adopté en 2018 par l'Assemblée générale des Nations-unies.

Il n'y a pas de hasard : ce recul sur le front des idées se double du retour des pires violations des droits humains sur le terrain. En août dernier, quelques semaines après la disparition de Kofi Annan, la commission d'établissement des faits qu'il avait initiée au Myanmar retenait la qualification de génocide pour définir les crimes commis par l'armée birmane contre la minorité rohingya. L'adoption de la déclaration de 1948 avait été précédée, la veille, par celle de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide... Force est de constater, à l'approche du 25e anniversaire du génocide rwandais, que nous n'en avons toujours pas fini avec le "crime des crimes", pour reprendre l'expression du juriste franco-britannique Philippe Sands.

Même constat d'échec s'agissant des crimes contre l'humanité : en septembre, le comité des Nations-unies pour l'élimination des discriminations dénonçait l'internement massif, en Chine, de membres de la communauté ouighoure. Nous savons aujourd'hui qu'un million de personnes sont soumises à un régime concentrationnaire au Xinjiang et bien rares sont les voix qui osent dénoncer face à la puissance de Pékin le retour de pratiques dignes de la révolution culturelle. 

À l'exception de quelques lueurs d'espoir (au Mexique, mais aussi là où on ne les attendait pas, en Ouzbékistan ou en Éthiopie), le recul est général. En Turquie, l'enquête d'un consortium de médias sur les prisons cachées du régime Erdogan nous ramène aux pires images de Midnight express. Dans ce pays, comme en Hongrie ou en Égypte, les pouvoirs en place sont parvenus en 2018 à consolider leur assise en obtenant leur réélection, fût-ce au prix de manœuvres douteuses. L'avènement de ces démocraties illibérales (ou, dans le cadre de l'Égypte, la consolidation d'une dictature militaire pure et dure) nous interpelle. Et que dire de l'élection au Brésil de Jair Bolsonaro, version tropicale d'un Trump dont on mesure chaque jour les ravages sur le fragile écosystème démocratique ? Face au triomphe électoral des populistes, il nous appartient de poser les bases d'un nouveau récit pour engager la contre-offensive.

Ce récit passe par le rappel inlassable des droits proclamés en 1948 (insistons sur ce point : il s'agit bien de droits universels, protégés par des conventions internationales, et non de prétendues "valeurs" occidentales) et par la protection de ceux qui les incarnent. Paris a accueilli en octobre 2018 le second sommet mondial des défenseurs des droits humains, à l'initiative d'organisations de la société civile. C'est auprès de ces femmes et de ces hommes en première ligne de la résistance que je puise l'énergie de mener ce combat — que les partisans de la realpolitik disent perdu d'avance. 

En écho à leur demande de soutien, nous avons appelé d'autres défenseurs à témoigner le 10 décembre au Quai d'Orsay. Leur discours résonne encore à mes oreilles. Je pense au témoignage de Rosmit Mantilla, député LGBT torturé au Venezuela, ou de Riyad Al-Turk, le "Mandela syrien", tous deux réfugiés politiques en France. Je pense bien sûr à l'interpellation de Lamia Hadji Bachar, en écho au prix Nobel de la paix décerné à Nadia Mourad et Denis Mukwege. Décrivant les sévices qu'elle a subis aux mains de Daech, elle demandait l'aide de la communauté internationale. La France répondra à cet appel en accueillant cent familles yézidies en 2019.

 

Je pense également à mes conversations, à Moscou et à Paris où il était notre invité, avec Alexandre Tcherkasov, l'un des responsables de l'organisation Memorial, issue de la dissidence soviétique. Parmi tant d'autres combats, sa priorité en cette fin d'année est de soutenir Oyub Titiev. Titiev, animateur de Memorial en Tchétchénie est victime de l'un de ces procès truqués qui sont la marque du régime de Poutine. Il a reçu le prix Vaclav Havel 2018.

"Sacha" Tcherkasov est un physicien nucléaire de formation, comme Andreï Sakharov qui fonda Memorial en 1988. Le Prix Sakharov du Parlement européen en 2018 est allé, lui, à Oleg Sentsov, ce cinéaste ukrainien dont les 145 jours de grève de la faim dans un camp de Sibérie ont marqué l'opinion. Sentsov a utilisé les seules armes à sa disposition, son propre corps et sa volonté, pour alerter sur le sort des prisonniers politiques ukrainiens. Le système carcéral russe est resté inflexible, malgré les appels à la clémence venus du monde entier. 


Pour prolonger le combat de Sentsov et tirer les leçons de notre incapacité à obtenir sa libération, une réflexion est engagée sur l'adoption à l'échelle européenne d'une loi Magnitsky (du nom d'un avocat russe assassiné en prison), permettant de sanctionner individuellement les responsables de violations graves des droits humains. Je crois à cette démarche, qui suscite d'ailleurs l'inquiétude de Poutine et de son clan, pour renforcer une lutte contre l'impunité que la Cour pénale internationale n'a pas encore pu imposer. C'est cette logique qui a amené la France et l'Allemagne à sanctionner des personnalités saoudiennes impliquées dans l'assassinat sordide du journaliste Jamal Khashoggi. 

À cette liste, je voudrais ajouter le nom de Liu Xia, la veuve du Prix Nobel de la paix chinois Liu Xiaobo, dont la libération en juillet dernier montre que notre combat n'est jamais vain. Personne mieux que ces héros de notre temps ne saurait résumer cette année 2018. Tant qu'il y aura des Nadia Murad, des Denis Mukwege, des Liu Xia, des Oyub Titiev, des Oleg Sentsov, et des dissidents, anciens et nouveaux, pour les soutenir, le combat pour les droits humains ne sera pas perdu.

 

François Croquette

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