Afghanistan : la musique entre en dissidence



Eva Nassery a quitté Kaboul en août 2021, quand les Talibans ont repris le pouvoir. Cette musicienne amatrice, transmet aujourd’hui en France la musique traditionnelle afghane, désormais interdite dans son pays et devenue une musique dissidente.

Racontez-nous votre parcours et comment vous êtes devenue musicienne ?

Je suis française d’origine afghane. Je suis née en France, mes parents avaient quitté l’Afghanistan au moment de l’invasion soviétique en 1981. Mon père était passionné de musique traditionnelle, nous étions toujours entourés de musiciens à la maison. Nos parents ont tenu à nous transmettre, à ma sœur et moi, la culture afghane. J’ai ainsi appris à jouer du zerbaghali un instrument de percussion taillé dans du bois, recouvert d' une peau de chèvre et décoré de nacre. Ma sœur joue du rubab, le luth afghan, un instrument fabriqué à partir d’un tronc de mûrier et de peau d’animal et qui est décoré de nacre, comme le zerbaghali. Les instruments dont nous jouons étaient au départ des instruments destinés aux hommes, mais de plus en plus de femmes s’en sont emparés, notamment ces vingt dernières années, grâce aux évolutions de la société afghane. Malheureusement, depuis le 15 août, tout s’est effondré et la musique est aujourd’hui interdite pour les hommes comme pour les femmes. Je suis une musicienne amatrice. J’ai fait mes études en France, un master en droit international humanitaire et en 2016, je suis partie travailler à l’Institut Médical Français pour la Mère et l’Enfant de Kaboul. J’y ai travaillé cinq ans, jusqu’à la prise de pouvoir des Talibans, mais sans jamais arrêter la musique.

La musique traditionnelle afghane a été interdite par les Talibans dans les années 90, elle l’est à nouveau. Pourquoi ? Les gens résistent ils ?

La musique afghane est ancrée dans la poésie persane. Elle a adapté des poèmes anciens en chansons, des poèmes sur l’amour et sur la patrie. Les Talibans l’interdisent par pure idéologie. Ils ont une vision très rigoriste de l’Islam qui est déconnectée de la réalité du message originel. L’Islam ne condamne pas la musique. Mais pour les Talibans, elle est associée à une forme de décadence occidentale. Depuis leur retour, elle est interdite partout, aussi bien dans l’espace public que dans l’espace privé. Les gens n’ont ni le droit d’en jouer, ni le droit de l’écouter, ni le droit de chanter. Bien-sûr, certains l’écoutent en cachette. Ils la mettent par exemple dans leur voiture puis éteignent leur poste quand ils arrivent à un point de contrôle. Mais il est difficile de résister ouvertement. Certains musiciens ont été tués parce qu’ils continuaient à jouer ou cachaient des instruments. Les Talibans sont rentrés dans les maisons, dans les écoles de musique, dans les conservatoires et ils ont tout brûlé et détruit. Les musiciens afghans sont aujourd’hui au chômage. Certains se reconvertissent, d’autres ont fui à l’étranger. Et notre patrimoine musical est menacé.

Aujourd’hui, ce patrimoine ne peut être transmis qu’en exil. Comment est-ce que cela se passe concrètement ? Existe t-il des associations, des structures, pour réaliser ce travail de mémoire?

Si nous n’avons plus la possibilité de jouer en Afghanistan, nous avons le devoir de faire vivre notre musique en exil et de continuer à transmettre ce patrimoine. C’est pour cela que ma sœur et moi donnons des concerts en France. Nous jouons pour aider des associations qui soutiennent l’éducation et la culture en Afghanistan, comme l’AFRANE ou Espérance Culture. La diaspora afghane est par ailleurs très active, notamment au Royaume-Uni. Elle diffuse sur le web des émissions de radio et de télévision, elle organise des concerts. Il y a, enfin, un certain nombre d’initiatives à l’étranger. Le Portugal, par exemple, est devenu le siège de l'ANIM, la seule école nationale de musique afghane, l’Afghanistan National Institute of Music et a accordé l’asile à la majorité de ses élèves et de ses professeurs afghans, pour continuer à faire vivre ce patrimoine et à former des musiciens. Ces initiatives doivent être multipliées, c’est la seule chance que nous avons de sauver notre musique traditionnelle et de pouvoir un jour, la faire à nouveau résonner dans notre pays.

Propos recueillis par Flore de Borde


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